Les cadeaux d’occasion sont-ils radins ?

Il était fois une fille qui écrivait des machins sur un blog, et qui sortait un article sur les cadeaux APRÈS que Noël soit passé. ET après plusieurs mois de silence.

Elle se sentit bien bête.

Fin.

Mais nan mais revenez … Il y a bien des occasions (LOL) de parler de cadeaux d’occasion dans l’année !

En fait, l’idée m’est venue pendant les fêtes de Noël l’année dernière, lorsque j’ai vécu les deux rôles dans le cérémonial d’offrande : recevoir un cadeau d’occasion, et offrir un cadeau d’occasion. Et je me suis posé beaucoup de questions sur l’acceptation très variable de la seconde main quand il s’agit d’un cadeau

Alors voilà un article, qui je pense sera assez dense (comme d’hab en même temps) puisque j’ai plusieurs pistes à explorer ! On va beaucoup parler de ce qu’est un cadeau, comment on le perçoit. Ce n’est donc pas un article pratico-pratique, mais plutôt une énième logorrhée sur un concept. De rien.

welcome



Pour rappel, il y a déjà sur le blog deux articles dédiés à l’achat d’occasion :



• C’est quoi, un cadeau ?

L’idée selon laquelle offrir un objet d’occasion est signe de radinerie est assez répandue.
Parce que pour beaucoup de gens, la valeur du cadeau se mesure à la somme d’argent qu’on met dedans.
Donc seule la valeur marchande aurait une importance.

Je me permets donc de poser la question : à ce moment là, pourquoi ne pas juste donner de l’argent ? (En plus ça éviterait les galères dans les magasins trois jours avant Noël, #teampasorganisée).

foule Les Galeries Lafayette le 22 décembre, vue d’artiste.

Au fond, la valeur d’un objet, c’est quoi ?
Est-ce que c’est son prix ? Mais à ce moment-là, offrir un objet personnel (par exemple un objet ayant appartenu à quelqu’un de sa famille) serait un mauvais cadeau.

Sa charge émotionnelle alors ? Mais du coup, que penser des cadeaux très chers mais peu chargés en sentiments, mais qui peuvent quand même faire plaisir ? (Chacun son kiff après tout)

Quand on se demande si offrir un cadeau d’occasion est radin, il y a sans doute une deuxième question à se poser : c’est quoi, offrir un cadeau ? Offre-t-on uniquement l’objet ? ou le geste en même temps ? On dit toujours « c’est l’intention qui compte », mais le pense-t-on vraiment

Prenons aussi en compte la valeur culturelle du cadeau. La manière dont on considère un cadeau dans notre culture conditionne fortement notre perception de ce qu’on nous offre (sans blague, merci Captain Obvious).

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• Le cadeau, un marqueur social

En Occident, on a tendance à vouloir faire des cadeaux de valeur équivalente. Si t’offres un truc qui vaut moins, t’es un rapia (ou alors tu te prends pas la tête) (ou alors t’aimes pas la personne).

hate Moi quand on m’offre une paire de chaussettes quand j’ai offert un billet pour Hawaii.

Si t’offres un truc qui vaut beaucoup plus, tu risques de mettre l’autre mal à l’aise (parce qu’il n’aura pas pu offrir autant).

Au final, un cadeau c’est aussi un marqueur social. Sa perception sociale et culturelle est bien réelle (offrir des trucs qui coûtent cher, neufs, gros …). Alors qu’en parallèle, ça ne se fait pas de laisser le prix sur un cadeau. Il faut que ça aie l’air cher, mais il ne faut pas qu’on sache combien ça a vraiment coûté. Gné. Allez comprendre.

Le rituel d’échanges de cadeaux est-il donc, de nos jours, basé sur l’envie de faire plaisir, ou sur la compétition et la comparaison entre soi ? Quand on voit certaines familles à Noël (où c’est la compétition pour offrir le plus gros cadeau au gosse), on peut se poser la question.

Au final, j’en viens même à me demander si parfois, quand on offre un cadeau, on ne vise plus vraiment à faire plaisir mais plutôt à se faire mousser (quoi, tu voulais pas de Rolex ? Mince alors). Le cadeau, dans ce cas, ne sert plus à faire plaisir (ou à remercier, ou à tisser toute autre sorte de lien social), mais à se regarder soi-même et se faire admirer. Offrir un cadeau démesuré par exemple (genre un smartphone pour remercier la voisine d’avoir gardé vos chats, pour faire dans l’exagération). Se servir du cadeau pour se faire préférer de quelqu’un. Etc etc.

gift « Si ce cadeau est mieux que celui de Marie-Kelly, je te choisis comme meilleure amie ! » -phrase jamais prononcée par quelqu’un.


• Le cadeau, une obligation sociale

Et puis, parlons de l’éléphant dans la pièce (l’éléphant et la pièce étant métaphoriques, il n’y a pas d’éléphant dans mon salon) (dommage) (en fait non, pas dommage, c’est quand même gros un éléphant).
Offrir un cadeau, c’est aussi une obligation sociale. Bam. 

micdrop Moi quand je sors des lapalissades.

Et oui. Parfois t’as pas envie ou tu sais pas quoi offrir à cousine Bernadette que tu ne connais presque pas. Mais tu te forces, donc tu lui achètes une babiole qui sert à rien, genre un kit pour faire des muffins (alors que tu ne sais même pas si elle sait faire cuire du riz), qu’elle n’utilisera jamais et qui finira au mieux dans une ressourcerie, au pire au fond d’un océan.

Mais tu lui offres quand même, parce que « ça ne se fait pas ». Aaaaah. La bonne petite pression sociale. Au final, est-ce que ce cadeau pourri (soyons honnêtes) fait plaisir à Bernadette ? Je ne pense pas. Est-ce que toi, ça t’a fait plaisir de lui offrir ? Je ne pense pas non plus. Toi, tu te revois arpenter les allées des magasins proposant ce que j’appelle du « cadeau générique » (mais si, les trucs près de la caisse à la Fnac par exemple) pour prendre un truc au pif, et Bernadette elle se demande déjà où elle va pouvoir ranger ce cadeau naze qui ne lui est ni utile, ni agréable vu qu’elle n’aime pas les muffins et qu’elle commande tous ses repas sur Allo Resto.

alloresto Bernadette le soir chez elle.

Alors je sais, certains diront « mais c’est l’intention qui compte ». Mais derrière ce kit à muffins pris au pif (ça aurait tout aussi bien pu être un kit à mojitos ou le best-of de Pierre Perret), c’est quoi l’intention ? À part celle de ne pas passer pour un radin ?

Perso je préfère qu’on ne m’offre rien, plutôt qu’on m’offre un truc sans intérêt ni réflexion juste parce qu’on s’est senti obligé… Après, chacun voit midi à sa porte.

Et même quand on annonce ne PAS vouloir de cadeaux, les gens ont du mal à l’accepter. Tu dis aux gens que tu ne veux rien, mais le soir de Noël il y a quand même un paquet pour toi (peut-être contenant… le même kit à muffin que Bernadette), parce que « quand même il faut bien offrir un petit quelque chose ». Merci tatie.

Bref, quand on fait des cadeaux, les fait-on pour faire (vraiment) plaisir, pour se faire mousser, ou par obligation sociale pour se donner bonne conscience ? Interrogeons-nous, la prochaine fois qu’on offre un cadeau. Avoir conscience de nos intentions lorsqu’on offre quelque chose peut aider à prendre de la distance avec notre perception du « cadeau » -et donc à se détacher de la valeur culturelle ou marchande qu’on lui attribue.

think


• Le cadeau d’occasion, c’est vraiment radin ?

Quand on offre un cadeau d’occasion, on a toujours une pointe de crainte ou de culpabilité : va-t-on me juger ? Me prendre pour un radin ? Peut-être que ça ne se fait pas ?

J’ai eu le cas l’année dernière, quand j’ai offert un cadeau d’occasion (un ancien ukulélé à moi) à mon frère. Je me suis demandé s’il allait se dire que j’abusais, que j’aurais pu acheter quelque chose en plus, comme si je devais impérativement dépenser de l’argent pour faire plaisir.

Pourquoi ? J’en avais parlé dans cet article, mais reprenons globalement le propos.

Si on pense qu’offrir un cadeau d’occasion est radin, c’est parce qu’on se dit qu’un objet d’occasion est moins bien que le neuf. Il n’a pas coûté aussi cher.

Il y a aussi la question du rapport à l’altérité : par définition, un objet d’occasion a déjà appartenu à quelqu’un d’autre. Peut-être même a-t-il déjà été utilisé. Et ça, il y a des gens que ça dérange.

unclean « Sale à tout jamais ». Les gens qui pensent qu’un objet d’occasion est souillé, vue d’artiste.

Comme si chacun avait une empreinte indélébile qu’il laissait sur ses objets et qui « salit » l’objet en question. Comme une sorte de souillure (n’ayons pas peur des mots). Cela vaut surtout pour les vêtements, étrangement (parce qu’on les porte sur sa peau, sans doute).

Il y a aussi la question du déclassement social qui est encore très lié au recours à la seconde main dans l’imaginaire collectif. L’occasion, c’est pour les gens qui n’ont « pas les moyens ». Vu que c’est moins cher. Et déjà utilisé. Donc moins bien. Si on suit ce raisonnement, et qu’on y adhère (beurk), évidemment que si on nous offre un cadeau d’occasion on ne va pas bien le prendre.

Du coup, le plus simple c’est encore d’offrir un cadeau d’occasion à quelqu’un qui est sensibilisé : double jackpot ! Tu fais l’effort de chercher le cadeau qui va bien, dans le respect des convictions de la personne. Le cadeau a encore plus de sens : tu offres le geste, la démarche, en plus de l’objet. C’est beau, j’en ai la larme à l’oeil.

beau Moi quand quelqu’un fait l’effort de chercher un cadeau d’occasion pour moi.

Mais quand le destinataire du cadeau n’en a rien à secouer de l’éthique, de l’environnement ou même juste de l’état de ton compte en banque…

queen Les gens qui exigent que tu leur offres un iPhone dernier cri alors que tu es à découvert, vue d’artiste.

Au final, qui est le plus en tort ? Celui qui offre d’occasion, ou celui qui n’attache de valeur à un cadeau qu’à la mesure de l’argent qu’il a coûté ou du nombre de gens qui l’ont possédé avant ?

On l’a vu, le cadeau c’est quelque chose de très culturel. Si on arrive à se dissocier de cette perception très « sociale » du cadeau (et du fait qu’un cadeau n’est bon que s’il a coûté une certaine somme d’argent), au final un cadeau d’occasion c’est exactement pareil qu’un cadeau neuf.

Quand on offre un objet, on en offre aussi l’histoire et l’empreinte écologique. Un objet tout neuf a beaucoup moins d’histoire et une empreinte écologique beaucoup plus forte. Vu comme ça, c’est pas forcément très réjouissant.

meh La folle aventure du DVD neuf qu’on m’a offert : il a d’abord été fabriqué, puis emballé, et ensuite je l’ai acheté. TU TE RENDS COMPTE ?!?


• Au final, on fait quoi ?

C’est là le moment, cher-e-s lecteur-trice-s, d’être déçu : non, je n’ai pas de solution miracle pour faire en sorte que Tonton Gustave ne fasse pas de remarque désagréable sur le fait que vous avez offert un jouet d’occasion à votre enfant, ou pour que Jean-Dylan, votre cousin de 13 ans, ne râle pas devant les BD de seconde main que vous venez de lui offrir. Désolée si vous vous sentez trahi-e-s.

Tout simplement parce que, comme absolument tous les rites sociaux (oui oui, l’échange de cadeaux est un rite social) auxquels nous nous soumettons, l’échange de cadeaux est pétri de conditionnements et de perceptions, liées aussi à notre perception de la consommation et des biens matériels. Si le destinataire de mon cadeau est intimement convaincu que l’occasion, c’est nul, et qu’un bon cadeau est un cadeau acheté sous blister (et cher si possible) (mais sans le prix dessus), je ne vais pas pouvoir y faire grand chose.

Par contre, je peux toujours essayer d’expliquer, en posant les bonnes questions (telle Socrate et sa maïeutique) (je viens de me comparer à Socrate) (j’ai peut-être un problème de mégalomanie).

socrate Y’a comme un air de famille non ?

Je peux demander à Jean-Dylan en quoi ses mangas neufs auraient été mieux que d’occasion, selon lui. Je peux demander à Tonton Gustave si mon enfant aurait davantage apprécié le jouet neuf (après tout c’est lui qui joue avec, pas Tonton). Je peux même, si je me sens d’humeur aventureuse, demander à Bernadette si elle n’aurait pas préféré ne pas recevoir de cadeau de ma part plutôt qu’un truc tout bateau pas du tout personnalisé et qui crie haut et fort « JE T’OFFRE UN TRUC PARCE QUE JE SUIS OBLIGÉE« .

Comme toujours, l’évolution des mentalités ne vient pas de la confrontation, mais de la réflexion personnelle. Qui sait, peut-être qu’en offrant un cadeau d’occasion, et en expliquant la démarche derrière, on peut faire germer des graines !

(Tiens, voilà une bonne idée cadeau : des graines)

graines